Fonds bas & bas-fonds

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Fonds bas & bas-fonds

Message par Jeggan Gorsky le Sam 8 Juil - 23:19

>>>>> Quatre ans avant, sur les quais de Baie du Butin <<<<<




- Hé … hé gars ? Hé salut ? Oh ? Wooooh ?!


Le portefaix, courbé par la charge écrasante du gros sac qu'il transporte passe, les yeux rivés sur les planches, sans me regarder, sans répondre, le pas lourd et mécanique.

- 'tain … y a un seul sourd ici, et faut qu'ça soit pour moi quoi !


Mais ni lui, ni personne ne me répond. D'ailleurs, je me demande même si on me voit. Alors j'évolue sur les pontons, esquivant les porteurs qui ne ralentissent jamais la cadence …. semblables à des fourmis occupées à dépouiller une charogne jusqu'à l'os et empressées de ramener les petits morceaux au cœur de la fourmilière. Ils vident les cales, ou les remplissent, tout dépend sur quel quai on se trouve.

Moi, j'ai faim. J'ai l'habit misérable, le ventre creux et la taille fine, les poches vides et même pas trouées, les semelles usées … Je suis là parce qu'on m'a dit qu'à Baie, y a du boulot à tire-larigot et je suis décidé à en trouver. Marre de dormir dehors, de bouffer du vert, marre d'avoir faim, marre de vivre comme un rat puant. Je m'engage plus loin sur les quais, circulant entre les tas de caisses empilées, ou bien les filets de pêches noués .. ou encore les gros sacs bombés, en toile de jute, avec des épis de blés dessinés dessus, ou bien des mots. Des mots courts, des mots longs … ça me change pas grand chose de toutes façons, je ne sais ni lire ni écrire.

Mais c'est vers le sac de blé que je me rapproche discrètement. Je regarde autour d'abord d'un air nonchalant, sifflotant, … puis m'accroupis et décroche ma petite dague pour la planter d'un coup vif. Je la raccroche rapidement et met mes deux mains en cuillère, côte à côte pour récupérer le grain qui se sauve, emplissant toutes les poches que je peux, puis ma bouche pour finir, croquant le grain comme ça, comme un sale rongeur affamé planqué là.

Une ombre grandissante vient soudain assombrir la scène. En flagrant délit, la bouche et les poches pleines, quelques grains de blé encore accrochés dans la barbichette ou coincés dans les plis de la chemise, je relève les yeux, cessant de mâchouiller mon blé archi sec …


- Dis donc mon gaillard ? Tu crois quand même pas que j'vais t'laisser éventrer mes sacs comme ça ?! DEBOUT et dégage de là clochard avant que j'te foute mon pied au cul !

- Mais aïeuh ! Merde !


Sans demander mon reste, je me remets debout et détale vite fait, sentant quand même le bout de sa botte pointue s'imprimer un peu trop sur mon fessier. Curieusement là, d'un coup tout le monde me voit, ça ricane  tout le long du quai pendant que je cavale comme un dératé en larguant malgré mes grains de blé tout du long, c'est la petite distraction du matin pour tous ces larbins.

A l'autre bout du port, je finis par m'asseoir à l'ombre d'un muret, gobant le peu de blé qu'il me reste dans les poches. Au moins, ça fera taire la grenouille environ une heure...

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Re: Fonds bas & bas-fonds

Message par Jeggan Gorsky le Jeu 13 Juil - 18:13


Heureusement pour moi, un énorme transporteur de marchandises entre le port lentement et vient s'amarrer à quelques mètres plus loin, en face de moi. L'occasion où jamais de me faire embaucher sur un bateau qui arrive juste. Le temps des manœuvres d'amarrages, je scrute le bateau, son pont, ses voiles, ses hommes, jaugeant comme je peux de l'état des finances en me fiant aux signes extérieurs. L'état général est potable sans vraiment inspirer la fortune, les voiles sont reprisées à plusieurs endroits, la rambarde du pont est irrégulière et même fracassée de nombreuses fois mais les hommes de l'équipage paraissent bien portants et loin d'être des maigrichons morts de faim. D'ailleurs, celui qui semble en être le Capitaine arbore une bidoche bien remplie !

Sans hésiter plus longtemps, je me relève et me mets au plus près du bord de débarquement, voyant de part et d'autre du quai arriver des gars prêts à embaucher eux aussi. Aussitôt je fais signe à l'équipage et aide à nouer les cordages lancés par dessus bord aux bites d'amarrage. Les nœuds marins je connais bien, je sais les faire et le montre bien.

Ainsi repéré d'entrée pour mon efficacité, c'est sans trop de difficultés que j'arrive à grimper à bord pour négocier une embauche … et moins de dix minutes après, c'est fait, je m'affaire à mon tour à délester le bateau de sa cargaison. Sans même savoir ce que je transporte, je fais comme les autres, je trime de la cale aux amas de caisses ou de sacs, tout près de l'entrée de la ville. Le boulot est pénible, comme tous les sales boulots que j'ai fait jusque là, mais c'est toujours mieux que rien, et puis au moins, ça m'assure l'estomac plein ! Ça paie au jour le jour et quand t'en as marre, tu t'en vas, c'est aussi simple que ça !

Petit à petit, je m'intègre à l'équipage, je me fais des nouveaux potes de pintes et de castagnes, d'entourloupes aussi, ce milieu là étant particulièrement propice aux trafics, j'y fais mon apprentissage presque inconsciemment. Aussi, je commence à connaître un peu plus les ficelles des gens des quais, comment rouler un gobelin, comment compléter une solde insuffisante en 'endormant' une caisse. Si mon vieil ivrogne de père bossait pas là sur les quais aussi, ça serait parfait … sauf qu'il est là ce vieux grigou.



- Tu vois j'te l'avais bien dit qu't'irais travailler aux quais, 'spèce de bon à rien ! Viens bosser 'vec ton père va !



Mais pour moi, il n'est pas question de travailler ne serait ce qu'une heure auprès de lui. Ce vieux marin pêcheur bouffi de mauvais rhum et rarement net m'a suffisamment pourri mon enfance pour que je retourne sous son emprise.

D'ailleurs, à la moindre occasion valable qui se présentera pour les quitter, lui et Baie, c'est décidé, je me tire.
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Re: Fonds bas & bas-fonds

Message par Jeggan Gorsky le Jeu 27 Juil - 17:02

Les semaines et les mois passent, les bateaux, les cargaisons et les capitaines d'équipage aussi. A présent, Baie n'a plus aucun secret pour moi, mais ce salopard de père est toujours là. Moi je rêve qu'il passe par dessus bord et que la mer l'engloutisse à jamais, lui qui ne boit jamais d'eau …

Mais ma chance se profile enfin : un blessé grave à remplacer dans un équipage en partance pour Cabestan !  Je sais très bien que j'ai le mal de mer, voguer sur les flots me fait gerber mes tripes mais tant pis, je m'en fous, moi je veux aller de l'autre côté, en Kalimdor ! Une fois là bas, je lâche l'équipage qui de toutes façons me gardera pas, vu que je supporte pas le tangage … j'ai un peu de ronds d'avance, je sais porter lourd, je trouverai du boulot. Je suis confiant.

C'est bien la première fois que je fais mon balluchon le cœur en joie ! Un tour rapide des potes de quais, je règle mon ardoise à Nixx, j'esquive le vieux qui discute déjà avec les elekks roses, une main aux fesses à la vieille catin du coin et j'embarque enfin !

Le nez au vent, agrippé au bastingage et le visage fouetté par l'air salé, je sais qu'une autre vie commence là, tout de suite, avec en plus une sacrée odeur de liberté. La grande gueule du Capitaine se manifeste déjà, il m'éjecte de mes pensées et m'envoie aider un matelot aux cordages. Je tarde pas à dérouiller mais Baie n'est plus qu'un petit point noir à l'horizon, je suis ENFIN parti ! Je nourri les poissons régulièrement entre deux manœuvres, mon bronzage a viré à un teint vert pâle mais j'encaisse et je résiste .. dans quelques jours Cabestan m'accueillera, et je veux bien souffrir encore une fois pour en arriver là !

Cabestan ! Me voilà !
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Re: Fonds bas & bas-fonds

Message par Jeggan Gorsky le Lun 31 Juil - 3:05

C'est marrant comme des fois on s'imagine des lieux, des villes, par rapport à ce que les gens vous en causent. En fait non. Pour le coup c'est pas marrant. Cabestan est tout petit ! Ça grouille de gobelins, comme à Baie. En gros, Cabestan, c'est Baie en miniature … Je m'attendais pas à ça, mais là j'y suis ! Y a la mer entre ce vieil ivrogne et moi, et tant mieux ! Depuis le temps que j'ai envie de venir là, j'y suis et je vais m'en sortir !

C'est relativement soulagé que je mets pied à terre, balluchon dans le dos et l'esquive aussi d'un coup de pied au cul du Capitaine qui me paye que la moitié de la solde en gueulant que j'étais qu'à moitié là … Mais comme c'est pas une bonne idée de faire connaissance avec la ville en se chicorant sur le ponton de débarquement, alors j'écrase et je file vite fait, me mêlant aux allées venues des portefaix, je quitte les quais et me faufile dans les rues.

J'ai l'impression qu'ici il fait plus chaud, pas une once d'air. Le soleil écrase la moindre parcelle de volonté et incite à la sieste … ou à la beuverie, voire même les deux. Je repère la taverne et cherche après une auberge. Pour se faire connaître et avoir les bons tuyaux sur du boulot, faut s'mettre bien avec l'aubergiste et le tavernier, c'est bien connu.

Je m'accroche mon air le plus avenant, le sourire sympathique du baroudeur et je pousse la porte de l'auberge en poussant un "Bonjour !" bien appuyé à la cantonade. Bien surpris d'entendre d'autres "b'jour" en retour, mon sourire s'élargit d'autant plus, avisant quelques humains assis là ! Parfait, y a pas QUE du gobelin, j'me sentirai moins seul.

Mieux encore ! L'aubergiste lui même est un humain aussi, un colosse sur deux pattes, un jambon à la place des biceps, des pelles à la place des mains, il est énorme. D'un pas assuré et franc je vais vers lui, lui tend la main et supporte sa poigne qui manque pas de me démontrer qu'ici … y a un seul chef, lui.

Pendant que ses petits yeux vifs enfoncés et garnis d'épais sourcils ébouriffés me scrutent, il m'explique dans un grognement qu'ici on paye d'avance la semaine et il ponctue par un sourire édenté, ajoutant quand même qu'il préfère loger des gaillards que des peaux vertes. Aussitôt j'allonge quelques pièces, sans frimer, le strict minimum pour le rassurer et je lui rends son regard, me demandant intérieurement s'il n'est pas issue d'un croisement nain-vrykule pour avoir gagné cette gueule là !

Traînant des savates sur le plancher, il m'engage à le suivre et on prend l'escalier. Je compte huit portes face à face en quinconce le long du couloir et il m'ouvre la dernière au bout. Dans une phrase automatique et soufflée d'une haleine bien macérée, il me balance les heures des repas bien fixes en ajoutant qu'il ne fait pas d'exception. De toute évidence, sa façon d'expliquer ça ne donne pas du tout l'envie de tenter l'exception.

J'hoche la tête, j'entre dans la chambre et m'enferme, m'affalant sur le lit les bras en croix, le sourire satisfait d'avoir au moins aboutit à quelque chose aujourd'hui. Je jette un regard circulaire à la pièce, c'est loin d'être le luxe, mais il y a des volets, une armoire, une table et deux chaises, le lit a pas l'air trop défoncé, c'est toujours mieux que de dormir à la belle étoile dans cette région qui m'est inconnue.

Mais demain est un autre jour, et le chemin n'est pas fini … à présent, il faut faire sa place et gagner sa croûte.

Cabestan ! Je suis là !
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Re: Fonds bas & bas-fonds

Message par Jeggan Gorsky le Mer 2 Aoû - 15:47

Il m'a quand même fallu quelques jours pour comprendre le fonctionnement de la vie locale. Mais il suffit juste d'y réfléchir un peu pour trouver tout seul ! Ici, la température est tellement élevée que la journée de travail démarre avant le lever du soleil. Baie est à la lisière de la jungle et il y a un minimum de fraîcheur, à Cabestan les terres sont arides tout autour sur des kilomètres à la ronde. C'est pour ça que la grande majorité des boulots se fait entre cinq et onze heures du matin, sous peine de crever déshydraté et/ou d'insolation pour ceux qui travaillent dehors.

Alors je fais comme les autres, je prends le pli et un peu avant cinq heures du matin, j'essaie de me réveiller devant un bol de café, dans la salle de l'auberge. Et c'est mieux, parce que c'est là que je commence à rencontrer un peu de gens et quelques opportunités aussi. Des petits boulots à droite à gauche, de l'abattage de cochons sauvages au dépeçage pour le tanneur, de la récupération de ferrailles en tous genres pour le fondeur, du transport d'eau douce pour les quelques rares fermiers du coin, je récupère un peu de monnaie partout où on cherche des bras. Je me fais connaître petit à petit et je gagne juste ce qu'il faut pour vivre tranquillement sans trop d'excès, tout va mieux !

Un problème subsiste néanmoins, le manque de filles. Hormis les gobelines gouailleuses qui arpentent les rues de Cabestan la roulée jaunie qui pendouille aux lèvres, et la vieille de l'auberge qui s'occupe de servir le café dès l'aube, pas l'ombre d'une coquine potable dans le coin … et ça, ça manque clairement !

On en est à débattre sur ce sujet avec mon voisin de tablée, Franky, que je croise de temps en temps au petit déjeuner,  quand la porte s'ouvre et qu'un couple d'humains entre. Il me flanque un coup de coude aussitôt dans les côtes et je m'apprête à lui allumer d'emblée les trente six chandelles lorsqu'il me désigne la porte d'entrée d'un signe bref du menton, coupant court tout net à ma riposte. A mon souffle aussi …

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